L’effondrement #14

Je me réveille dans une chambre blanche. Plus bouger. Plus pouvoir bouger. Bip-bip, bip-bip, mais sans le coyote. Papa tango ? Papa tango charlie ? Les membres ne répondent plus. Le taux d’abstention n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Mais au moins je luttais, j’étais contre, indigné. Je me disais qu’on allait la changer, cette vie. Ensemble. Que c’était possible. Que ce qui ne nous tuait pas nous rendait plus forts. Je rêvais. De nous. De toi. D’un futur. Là ? Deux perfusions me clouent au matelas. Doucement, tout s’écroule. Tout s’écoule sous mes yeux impuissants. La mort de la terre, c’est la naissance de l’eau.

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L’effondrement #13

À qui ne se couche pas, comment quiconque pourrait-il échappé ? Je suis aspiré. D’un flash. Deux voix me parlent. Me bombardent. De mes doutes. De mes remords. De mes joies persistantes dans cette agitation. De toutes mes questions. Je revois les visages qui ont tracés ma vie. Des liens en noir et blanc d’où explosent le rouge. Je sais que c’est elle. Mais je ne sais pas quand. Quand nos regards passaient leurs jours à délier nos corps ? Quand ils ne s’arrêtaient plus en se croisant ? Quand ils jouaient à qui tiendrait le plus longtemps, pour ne pas abdiquer face à la déchirure ? Je sais bien que c’est elle. Mais ce rouge ? Notre sang ? Mêlé ? Tout a merdé. Tout doucement. C’est l’attaque des Titans. Seid ihr das Essen ? Nein, wir sind der Jäger ! Êtes vous les proies ? Non, nous sommes les chasseurs.

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L’effondrement #12

Publié le 18 juillet 2016

Toujours là. L’ambulance arrive. Ils me mettent sur un brancard. La sirène retentit. La police est là, aussi. Elle parlemente, prends des notes, relève les indices d’un homme effondré. Il n’a pas vu. Il ne m’a pas vu. Le feu était bien au vert. Il croit. Il ne sait plus. Il commence à douter mais. Il se sent mal. Il repense à son fils. Tué il y a trois ans. Accident de moto. Cette moto qu’il s’était payé avec ses premiers salaires, investis dans chaque pièce de métal. Avec amour. Il tombe. Les choses froides se réchauffent, le chaud se refroidit, l’humide s’assèche, le sec s’humidifie. Nous sommes deux. Je suis seul à le voir.

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L’effondrement #11

Pour les gens éveillés, il n’existe qu’un monde, qui est commun, alors que dans le sommeil chacun se détourne vers un monde qui lui est propre. C’est agréable mais… non. Pas le temps. Se bouger bordel ! Je vais le rater. Putain, mais quel con ! Bon, en courant, je peux encore y arriver. Juste reprendre les affaires étalées sur la route. Juste tendre. Le bras. De mon corps. Pourquoi tous ces gens autour de moi ? Ça va, c’est rien, elle a percuté ma vie avec bien plus que ça durant ces dernières nuits. Qu’est-ce que vous faites, là, puisque que je vous dis que ça va ! Pas besoin. Pas besoin d’être comme ça, là, autour de… Mais qu’est ce qu’il fout ? Là. Là-bas. Mon corps ?

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L’effondrement #10

Tenir. Ou lâcher. Le premier grain de matière était-il ombre ou lumière ? Et ça ne gène personne, non, ça ne gène personne de ne pas savoir ce qui constitue l’univers à 99% ? Hé oh ! Y’a quelqu’un ? Bordel. Chambre. Froide. Seul. Plus d’énergie. Je vais partir. Je fous quelques habits dans mon sac. Prends un billet de train en trois clics, le premier, vers le Sud et sors. Elle a les enfants ce week-end. Je les appellerai. Respirer. Prendre l’air. La poudre d’escampette. Pas fait ça depuis l’adolescence. Et puis pourquoi pas, après tout. S’amuser, s’amuser un peu. Boire. Danser. Sourire. Parler. Baiser peut être bien. Brûler. Ses ailes. Le feu jugera et s’emparera de toutes choses. Qui sait ? Hein, qui ? Train dans cinq minutes. Liberté, j’écris ton nom. Souffle. Essouffle. Et. Voiture. Me percute. 18h46.

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L’effondrement #9

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L’effondrement #8

Manquer d’oxygène. Avoir la tête qui tourne. J’ai rendez-vous chez le juge pour les mille amendements d’une vie en morceaux. Tout sera disséqué. Pesé. Estimé. Au poids de nos sourires, de nos étreintes, de nos enfantements. En concentrant l’orage jusqu’au plus fort éclair. La foudre gouverne tout. La foudre est le feu éternel, un feu sage et auteur de l’administration du monde. Qu’elle s’abatte et que notre ciel explose. Derrière, juste la nuit, teintée d’un rouge sang. Fausse couche du bonheur.

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L’effondrement #6

Je danse parmi les ombres de souvenirs enfuis. Des bouffées de chaleurs d’une passion inconnue qui m’irritent le corps. Des perles de sueur qui épousent la pluie. Je l’inonde de SMS. Pas de réponse. Pas raisonnable. Les raisonnables ont un problème avec les mots. Rigidité contre flexibilité. Agilité et technique contre stagnation. Pragmatisme contre utopie furieuse d’une rétrogradation. L’ordre contre le chaos. Liberté totale contre asservissement (aux dieux, aux états, aux limites, à nos propres désirs). Ils ont imposé le lexique. Ils ont imposé la misère. Politique, sociale, affective. La misère de vivre. C’est pourquoi il faut s’attacher au commun. Car le commun unit. Mais lors que le logos est commun aux êtres vivants, la plupart s’approprient leur pensée comme une chose personnelle. La misère de ma vie au prix d’une autre croissance, amour immodéré. La belle affaire. Elle me tue de l’intérieur. À petit feu, révolutionnaire.

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L’effondrement #5

Je suis sorti dehors pour m’aérer la tête. J’entre dans le parc. Il fait presque nuit. J’entends le gardien qui siffle la fermeture des portes dans l’entrée sud. J’enlace un arbre. J’enlace celui ne me repoussera pas. De ses racines. De son tronc. De sa première branche au dessus de ma tête, je le supplie de me soutenir. D’avaler les paroles. Les cris. Les regards fuyants et les mauvais silences. Ceux durant lesquels ont prend conscience que quelque chose cloche sans savoir ni quoi ni quoi faire. D’oublier. De s’unir, rien qu’une fois. Parce qu’on sera plus forts. On sera plus fort qu’elle. Qu’eux. Ils ne comprennent pas comment ce qui est différent de soi-même s’accorde avec soi-même. Et l’autre qui rapplique pour me dire d’avance que des grilles nous séparent. Ces putains de grilles forgées par nos larmes de sève.

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L’effondrement #4

Je suis en ruines. Je reste. Là. Avec les ruines d’une vie de rêve. Je crois que ça ne va pas durer, que je vais me réveiller. Alors, je déambule un peu. Trop près de la fenêtre. Trop près de la cuisine. Trop près du grenier. J’entends quelques cris. Je crois qu’il n’y a plus personne, ici. Ils ont tous dû sortir faire la révolution. Le fond de l’air est rouge. Ou brun. Je le sens. J’ai toujours été très observateur. C’est important, d’être observateur. La plus haute excellence consiste à se maîtriser, et le savoir à dire des choses vraies et à agir selon la nature, en l’écoutant. J’écoute. Je sens. Je sens l’odeur des gaz lacrymogènes. J’étouffe. Souvent, j’ai remarqué, c’est le signe de la fin du rêve. La remontée de sous la couette. J’étouffe. Sous l’oreiller. Mon propre cri.effondrement4

L’effondrement #3

Tu pars ? Tu me laisses ? Et les enfants ? T’y a pensé, aux enfants ? À nos rêves de vie lorsqu’on croyait encore à toutes ces conneries. Non, mon amour, ça ne peut pas durer plus de 3’22 The Never-Ending Why. Je me suis battu pour rien alors ? Je me suis rongé les sangs pour ce putain de boulot, cette putain de baraque, cette putain de reconnaissance pour rien ? C’est ça, le prix du bonheur ? Casse-toi. Casse tout. Va vivre ta vie avec ta salope. Et que le monde soit comme le plus beau des tas répandus au hasard.

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L’effondrement #2

Souffler sur les glaçons. Faire passer du solide au liquide pour montrer à l’enfant les minuscules merveilles. Lui dire qu’en temps de peine, il suffit de s’asseoir, tout au fond du jardin, et contempler tranquille d’autres qui ont la force : les branches des arbres, le vent, l’abeille qui suit tout ça et saura éviter les gouttes qui s’annoncent. Se laisser transformer par ce faible mouvement. Et remarquer la larme qui perle du caillou. La mort de la terre, c’est la naissance de l’eau.

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L’effondrement #1

L’eau, le sang, le sable. Les globules, les montagnes, les microbes, les planètes. Les peaux, les idées, les fers à repasser. Les os, les assiettes, les fleurs et leurs racines. La chance. La tasse de café chaud, les sourires au passage. Les cahiers à spirales, tes joies et tes colères encore incontrôlées. La platine CD, le dernier épisode, les miettes. Les rêves, les déceptions, le rouge à lèvres de ce matin. Les comprimés de Doliprane. Placebo. Les notes. La thèse d’esthétique de plus de mille pages de Tristan Garcia. Les romans esquissés et les citrons pressés. Les contes. Les larmes. Les cris. Les paroles. Les sermons et les discours. Le hasard. L’information continue sur les chaines d’information continue. Les tweets, les likes, les boutons de follow. Les amis. Les ennemis. Les haines et les passions. La tâche de boue. L’odeur du substrat. Cette odeur sur toi. Le pot de terre en fibres de coco. Nos corps sous le soleil. Les choses. Tout s’écoule.

edeiabijL’effondrement. Feuilleton à partir des Fragments d’Héraclite – txt : Stephane Bataillon

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